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Paroles sur la peinture
Interview réalisée à Paris le 26 et 27 février 2005
Par Philippe Villaume et Pascal Bordenave
Retranscrit par Thierry Danse et Lorita Addabbo
(extraits) P. B. : Après « Hiroshima » tu es resté centré autour de la thématique des ruines, pourquoi ?
M. B. : J'ai continué le travail que j'avais commencé avec « Hiroshima ». J'ai donc réalisé une série de tableaux sur Dresde. Je crois que Hiroshima et Dresde sont des villes emblématiques de la folie destructrice : Hiroshima c'est la première bombe atomique, mais Dresde, qui a été bombardée par les alliés en 1945, était une ville d'art, pas forcément une cible militaire. Ensuite, j'ai fait quelques tableaux sur Varsovie, Caen, et d'autres villes détruites au cours de la seconde guerre mondiale.
Après « Hiroshima », j'avais envie de faire des tableaux au format « accessible », représentant des rues encombrées de gravats. C'était une façon de suggérer un chemin à travers les ruines, alors qu'« Hiroshima » avait l'ambition de représenter tout un paysage, à 360°. Et dans les deux cas, ce qui m'intéressait était de montrer la folie humaine, et son pouvoir de dévastation sans limites. Mon travail d'artiste consiste aussi à donner forme à l'absurde et au chaos.
P. B. : Qu'est ce qui t'attire dans l'idée de mettre en forme le chaos?
M. B. : Le chaos est un concept ambivalent, dans lequel coexistent la représentation de la destruction et la possibilité d'une reconstruction, c'est le moment dans lequel la vie et la mort se rejoignent. En lui, la fin et le début se confondent ; dans mes tableaux, le chaos est représenté par les ruines, donc par des images de destruction, mais c'est bel et bien de là que la vie recommencera. Je souhaite mettre l'observateur devant un choix, qu'il ait la possibilité d'interpréter l'image de manière optimiste ou non. C'est aussi pour cela que je mets les rues au premier plan dans ces tableaux. Contrairement à ce que j'ai fait avec la série des crucifixions, j'ai cherché dans ces oeuvres à créer des images suffisamment ambiguës pour se prêter à une double interprétation.
P. B. : Que ce soit pour peindre des montagnes, des marines ou des villes bombardées, tu travailles beaucoup à partir des documents photographiques…
M. B. : En fait le document photographique est un point de départ, c'est pourquoi j'essaye toujours de trouver des documents en noir et blanc, en général des photocopies de livres. Je n'utilise jamais d'images en couleurs, parce que je préfère interpréter les couleurs d'une manière personnelle. Elles me servent avant tout à capturer une certaine ambiance, à poser quelques lignes fortes au point de vue de la composition formelle du tableau, rien d'autre.
P. B. : Pour terminer, en regardant ton travail, notamment les ruines, j'ai l'impression parfois que le sujet de ton tableau n'est qu'un « prétexte » au travail proprement « pictural », et qu'il s'efface un peu derrière la matière même de l'œuvre. Es-tu d'accord ?
M. B. : Oui, je pense que c'est vraiment toujours le cas, et c'est vrai pour tous les artistes à mon sens, parce que c'est la peinture qui fait vivre le sujet. Le sujet est une idée formelle, c'est l'interprétation qui donne la valeur à l'œuvre, pas l'intention. En ce moment, je travaille beaucoup sur la matière : je dépose de nombreuses couches de peinture sur la toile, cela crée une certaine épaisseur, j'emploie aussi beaucoup des couleurs, je recherche le mouvement, mais c'est toujours lié au passage du temps, aux traces qui demeurent.Du point de vue technique, je ne sais quasiment jamais à l'avance quel sera le résultat, et d'ailleurs c'est ce qui me plaît dans la peinture : le tableau se construit jour après jour, moment après moment et évolue au gré de mes états d'âme. |