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Paroles sur la peinture
Interview réalisée à Paris le 26 et 27 février 2005
Par Philippe Villaume et Pascal Bordenave
Retranscrit par Thierry Danse et Lorita Addabbo
(extraits) Pascal Bordenave : Mauro Bordin tu es peintre, c'était une vocation ce métier ?
Mauro Bordin : Probablement oui… Enfant déjà, je dessinais beaucoup mais j'avais plutôt envie à l'époque de faire de la bande dessiné. C'est à partir de l'adolescence, quand je me suis inscrit au « Liceo artistico » (lycée artistique) et ai commencé à étudier le dessin académique, que j'ai commencé à m'intéresser davantage à la peinture. Je me sentais surtout attiré par la technique : j'aimais dessiner, j'aimais peindre. Mais je crois que c'est seulement après avoir terminé mes études à l'Académie des Beaux-arts que j'ai décidé d'en faire mon métier. Je sentais que j'avais quelque chose à dire même si je ne savais pas encore bien comment l'exprimer. Je crois que tout a commencé au moment où j'ai cessé de me poser la question : que peindre ? J'ai regardé autour de moi, et c'est alors que j'ai commencé à peindre ma chambre. C'était le début de l'aventure ; il s'agissait de mon histoire personnelle, bien sûr, mais il me semblait que c'était là un point de départ valable.
P. B. : Mais pourquoi exclusivement des chambres à coucher et pas d'autres lieux ?
M. B. : La chambre à coucher est le lieu des moments fondamentaux de la vie, comme la naissance, la mort, l'amour, c'est un lieu dans lequel nous passons une bonne partie de notre temps ; le lit devient donc le dépositaire des traces de notre existence. En même temps, la chambre est un lieu clos. A l'époque, j'avais été marqué par la lecture de deux livres en particulier, Oblomov de Goncarov, et Crime et châtiment de Dostoïevski. Dans ce dernier, il y a un personnage, Raskolnikov, qui est presque toujours dans son lit, incapable de la moindre action. Sa chambre est comme un nid qui l'accueille, le protège, une sorte de ventre maternel… Mais c'est également un piège, une prison, en ce qu'elle l'empêche de se confronter au monde, d'affronter la réalité.
P. B. : Y a-t-il un élément autobiographique dans ce choix thématique ?
M. B. : Oui et non. Il y a bien sûr une partie de moi-même qui voudrait rester au lit, qui voudrait ne pas avoir à sortir de sa chambre… Mais somme toute je suis quelqu'un d'assez actif ; la vie du dehors, la confrontation avec les gens ne me font pas peur. Au contraire, je pense que je les recherche, que j'en ai besoin. Mais, il reste une forme d'angoisse, de malaise que j'ai essayé, je pense, de mettre en forme à travers ces tableaux…
P. B. : Dans tes chambres à coucher on peut remarquer une série d'objets récurrents, comme l'abat-jour, la fenêtre, le fauteuil… Leur attribues-tu une signification particulière ?
M. B. : Le lit et les objets qui l'entourent font partie de la vie quotidienne. Il est vrai que la chambre à coucher est le lieu véritablement privé de la maison, c'est le théâtre de nos rencontres intimes, de notre inconscient, de nos rêves. Dès le départ, je voulais réduire au minimum le nombre d'objets pour rendre mon message plus lisible. Ce qui m'intéressait était d'offrir un témoignage de cette existence à travers des traces visibles, par exemple les livres ou les vêtements non rangés, etc. J'ai essayé en même temps de mettre en évidence les passages, les transitions, comme par exemple les fenêtres. La lumière qui pénètre à travers la fenêtre la fait ressembler à un enseigne lumineuse qui signale la présence du monde extérieur dans le cœur le plus intime du foyer, mais symbolise également la rencontre entre le conscient et l'inconscient.
P. B. : J'ai l'impression d'une espèce de glissement progressif à travers les peintures de cette période. Tu pars avec une approche essentiellement naturaliste, descriptive, et tu t'achemines à mon sens vers quelque chose de plus métaphorique, de plus symbolique…
M. B. : Au départ j'avais commencé par peindre ma chambre et celles de mes proches, et probablement j'étais satisfait de simplement représenter la réalité… Par la suite, j'ai commencé à mieux définir les éléments les plus chargés de connotations, et à les introduire dans mes tableaux. Petit à petit, j'ai commencé à épurer mes toiles et à stratifier la matière picturale, pour donner libre cours à la sédimentation des traces. J'ai donc enrichi les tableaux de couleurs, de couches, avec toujours l'intention de faire vivre le sujet. Les derniers tableaux représentent, à peu d'exceptions près, le lit seul ; je les considère comme des œuvres de transition, puisqu'ils proposent des éléments formels et chromatiques qui anticipent sur la série suivante des paysages. Par exemple, les draps de lit qui évoquent l'onde marine… L'idée d'associer un lit à la mer, et par conséquent, le sommeil et le rêve au voyage, au naufrage, est née simplement du travail pictural. J'ai toujours recherché dans mes tableaux le mouvement : dans le cas du lit, je n'ai jamais voulu le représenter rangé, ce qui m'intéressait, c'était un lit « vécu », où quelqu'un venait dormir.
P. B. : Le glissement vers l'abstrait rend tes sujets de moins en moins « reconnaissables » à mesure que tu progresses dans ta démarche… Pourtant tu continues à donner à tes œuvres des titres concrets, ancrés dans le réel, comme « Stanza in verde » ou « Abat-jour ». Est-ce que tu peux t'expliquer là-dessus ?
M. B. : Mon attachement à la réalité correspond simplement au désir de rester lié à quelque chose qui puisse être raconté. Je ne suis pas tellement intéressé par l'abstraction en tant que telle, on risque vite de rentrer dans une recherche exclusivement formelle. La peinture nous offre la possibilité de raconter des histoires, je ne vois pas la raison de s'en priver…
A mon sens, le titre n'est pas vraiment important, le sujet est tout de suite visible, c'est une donnée immédiate de l'œuvre. Par rapport aux toiles que tu viens d'évoquer, ce sont certainement des peintures qui sont très éloignées de la réalité, parce qu'elles font partie de mes derniers intérieurs. Je travaillais sur ce sujet depuis longtemps et parfois les chambres se répétaient, c'était des lieux où j'avais dormi, où j'avais vécu et je les avais peint plusieurs fois. Les repeindre devenait ainsi un travail de mémoire, j'aurais presque voulu que les images sortent toutes seules du magma de la peinture, comme des évocations, qu'elles ne soient pas totalement définies par le dessin précis, figé, mais qu'elles demeurent toujours un espace ouvert où l'on puisse se perdre.
P. B. : Renato Valerio écrit que les « chambres à coucher » sont « des fragments de la vision d'un univers entier, et non de prétextes picturaux » qui servent à leur propre affaire. C'est donc moins l'objet qui t'intéresse que la vision du monde qu'il propose ? Est-ce que c'est juste ?
M. B. : Oui, je crois que, dans une certaine mesure, c'est peut-être toujours le cas. Un artiste propose toujours une certaine vision du monde...
P. B. : … un artiste qui a réussi son œuvre ?
M. B. : Qui la réussit ou qui la rate, c'est toujours comme ça ! Si j'ai toujours travaillé sur des séries, c'est parce que je voulais avant tout raconter des histoires, des histoires certes tirées de mon expérience personnelle, mais qui puissent faire partie de l'expérience des autres, dans lesquelles on puisse se reconnaître. |